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LA FRONTIERE LINGUISTIQUE – SON EVOLUTION
Raymond WATRICE
La « frontière linguistique », mais qu’est-ce que c’est ?

Une notion vague, issue des tractations gouvernementales sous la présidence de Théo Lefèvre, CVP (actuellement CD&Vlaams), Premier ministre, et élaborée par Arthur Gilson, PSC (actuellement CDH), ministre de l’Intérieur et de la Fonction publique. Le leitmotiv était de stopper la « tache d’huile » bruxelloise s’étendant particulièrement sur la Flandre : la francisation des communes flamandes entourant la Ville de Bruxelles.

Claude Thayse, sur son blogue-notes accessible via http:www.claude-thayse.net, nous présente une photographie particulièrement vivante de ce terme abstrait « frontière linguistique ». Une consultation du blogue-notes que nous conseillons vivement, tout en regrettant quelque peu le penchant « repli wallon ».

« Si l’Etat Belgique est officiellement trilingue, nous dit Claude Thayse, il est surtout composé de deux aires linguistiques inégales : La Flandre au nord et la Wallonie au sud, avec au centre la région bilingue de Bruxelles-Capitale. D’est en ouest, la Belgique est traversée en son milieu par une ligne de séparation culturelle datant du Moyen Age. Cette « frontière », dont le tracé est resté fixe au fil des âges, sépare des variétés dialectales : dialectes germaniques sud-néerlandais et dialecte d’oïl, héritiers du celte et du latin implanté en Gaule.
Cette division ne correspond pas vraiment à une répartition identique des langues de culture. La frontière linguistique n’ayant jamais été totalement étanche : l’influence française s’est répandue dès la fin du XIIe siècle dans les milieux aristocratiques de Flandre, comme dans le reste de l’Europe. Le pays wallon gardant son homogénéité culturelle. Il s’est donc développé un état de bilinguisme différent de part et d’autre de la frontière linguistique : franco-wallon d’un côté, franco-flamand, de l’autre […]
Même s’il s’agissait d’un Etat-tampon créé dans l’urgence sous la pression de l’Angleterre, le ciment de l’unité belge en 1830 a été facilité par le fait que la classe bourgeoise était francophone de part et d’autre de la frontière des dialectes. En Flandre, la lutte des classes se doubla donc, dès le début, d’une question linguistique aiguë : la lutte du peuple flamand ne fut pas seulement sociale, mais aussi et surtout nationaliste.
C’est au début du XXe siècle qu’apparut clairement cet aspect dual. Ce constat devait aboutir à une législation consacrant l’égalité des langues et l’unilinguisme des grandes régions, puis à des révisions constitutionnelles consacrant l’existence des communautés culturelles du pays. C’est ainsi que, peu à peu, les dialectes flamands furent unifiés sur base de la langue néerlandaise. Celle-ci fut utilisée, en Flandre, par l’administration et dans toutes communications au public, on l’enseigna dans les écoles et depuis 1930, dans les universités.
Mais ça ne s’est pas arrêté là. Devant le refus des Wallons et des Flamands d’un bilinguisme généralisé et obligatoire, et sous la pression des partis nationalistes flamands, on traça une frontière dite « linguistique » par la loi du 28 juin 1932 sur l’emploi des langues en matière administrative. Avec des exceptions organisées en faveur des « minorités protégées » dans les communes à population mixte tout au long de la frontière linguistique. Le « bilinguisme externe » était organisé pour les avis et communications au public. D’autre part, la loi prévoyait la faculté d’utiliser la langue employée par les habitants et permettait la délivrance de traductions à tout intéressé. Il y avait donc des « facilités » de fait.
Cette loi de 1932 ne fixait pas définitivement la frontière mais permettait sagement d’adapter le Droit aux faits en fonction de leurs évolutions. Un recensement décennal était organisé, avec la création d’un volet linguistique dans ce but.
En conséquence, si une minorité de 30 % faisait son apparition, la commune entrait dans le régime du « bilinguisme externe » et devenait, de droit et de fait, une commune « à facilités linguistiques ». De plus, si la majorité des habitants déclarait, lors du recensement, parler l’autre langue que celle de la région, la commune devait changer de régime linguistique, ce qui revenait à déplacer la « frontière flottante » […]
Dans les milieux flamands, on n’accepta jamais ce principe de recensement linguistique. Ils parvinrent ainsi à faire postposer jusqu’en 1954 la publication du recensement de … 1947. La loi du 2 juillet 1954 intégra, fort logiquement à l’agglomération de Bruxelles, les communes d’Evere, Ganshoren et Berchem-Ste-Agathe dans lesquelles la population, à concurrence de plus de 50 %, avait déclaré parler le plus fréquemment la langue française. Par ailleurs, dans quatre communes, c’est-à-dire à Wemmel, Linkebeek, Drogenbos et Crainhem où le recensement avait révélé l’existence d’une minorité francophone de plus de 30 %, fut organisé, sur base des lois de 1932, un régime de bilinguisme externe, comprenant des facilités pour les francophones […]
Le mécontentement flamand fut vif. Ils parvinrent encore à postposer le recensement de 1960. Un quart des bourgmestres flamands du Brabant se révoltèrent en refusant de distribuer les formulaires qui comprenaient des questions linguistiques. Finalement, la loi du 24 juillet 1961 avalisa leur refus, en prescrivant de faire le recensement sans question relative à l’emploi des langues.
C’est ainsi que pour assurer la paix communautaire en 1962 (loi du 8 novembre pour la « frontière linguistique » entre Flandre et Wallonie) et en 1963 (loi du 30 juillet pour l’emploi des langues en matière administrative et loi du 2 août sur l’enseignement), on fixa « la frontière linguistique » et, en particulier, les limites de l’agglomération bruxelloise, en donnant à plusieurs communes dont six dans la périphérie bruxelloise, le statut de « communes à facilités ». Il en fut de même le long de la frontière linguistique… On reprit les limites administratives héritées, en 1954, du recensement de… 1947, sans se préoccuper des « minorités » francophones parfois importantes existant en dehors des six communes à facilités et, loin de chercher à connaître l’ampleur de ces minorités grâce à un dernier recensement, on fit comme si elles n’existaient pas… Il en a été de même dans les Fourons […]
La minorité francophone qui existait depuis toujours et qui ne cessait de grossir avec le développement de Bruxelles était purement rayé de la carte… Au même titre que les francophones de Flandre. On comprend dès lors que le compromis de 1963 ne satisfaisait pas les francophones locaux actifs en politique car il réduisait Bruxelles à un territoire trop exigu, amputé de son hinterland économique naturel et parce qu’il laissait sans aucun droit linguistique une important population francophone vivant dans la périphérie, en dehors de six communes. Les plus lucides (pour la plupart, issus du Mouvement wallon)commencèrent même, dès ce moment à craindre pour l’avenir des six communs à facilités dont on ne dira jamais assez qu’aux yeux des Flamands, leur statut ne pouvait être que transitoire… Ces citoyens francophones s’estimant sacrifiés jugèrent inacceptable d’être ainsi victimes d’une sorte de raison d’Etat. Des listes francophones destinées à protester et à défendre sur le terrain local les droits des francophones se présentèrent aux élections communales en 1964, dans certaines communes seulement, mais plus franchement ensuite, et d’une manière plus généralisée, dès 1970… ».

Texte présenté par Raymond WATRICE
Date de parution : 22/02/2010
 
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