|
|
 |
L'article en entier |
|
|
|
Bref rappel des étapes d’un processus d’épuration culturelle en Belgique |
|
Denis COEKELBERGHS |
Au XIXe siècle, au Nord du pays, le peuple ne parlait que des patois. Il n’y avait pas de langue flamande unique qui aurait pu être utilisée pour l’administration ou la justice. La seule langue susceptible d’être comprise d’un maximum de personnes et susceptible de permettre une gestion plus ou moins efficace du pays était le français. Le français était donc ipso facto la langue de la « classe dirigeante », situation de fait qui vint opportunément enrichir le contenu des luttes sociales. Le rôle du clergé flamand devint déterminant et le sentiment hostile au français se vit largement amplifié pour le double motif d’être non seulement la langue de l’élite bourgeoise (tenant son pouvoir du vote censitaire comme dans toute l’Europe à l’époque), mais aussi la langue de la Révolution française, athée, voire hostile à la religion, qui avait laissé d’amers souvenirs aux populations catholiques (« de franse perversiteit »).
La prise de conscience du peuple flamand (soit paysans pauvres, soit ouvriers exploités) de son identité sociale fut donc adroitement couplée à des revendications d’ordre culturel et linguistique que les partis politiques entretinrent en mettant en place des structures telles que le Davidsfonds (catholique) et le Willemsfonds (libéral). Cela n’empêcha guère la classe dirigeante flamande de rester… largement francophone et de détenir le pouvoir sur l’ensemble du pays, y compris en Wallonie alors en plein développement industriel. Mais la cause flamande gagnait elle aussi du terrain, et sa première grande victoire fut la flamandisation de l’université de Gand en 1932, première étape de ce qui apparaîtra de plus en plus comme un processus d’épuration culturelle, le but étant de chasser l’usage du français du territoire « national » flamand. Prenait ainsi forme l’idée du nationalisme flamand qui trouva durant la guerre 40-45 un allié de choix auprès de l’occupant allemand qui eut soin de mettre en place, notamment aux postes de bourgmestres, des collaborateurs flamands. La division de la Belgique s’accentua après la guerre à la faveur de la « question royale » (née de l’attitude peu claire de Léopold III pendant le conflit) qui vit la Flandre prendre parti pour la royauté et la Wallonie s’y opposer.
Le mouvement d’épuration culturelle devint de plus en plus ouvertement l’objectif de groupes activistes (tels que le Tak) qui n’hésitèrent pas à user de la force pour réduire la présence du français en Flandre par exemple en troublant violemment les séances cinématographiques d’Exploration du Monde, les tournées théâtres françaises etc., et en menaçant les commerçants de voir leur vitrine brisée s’ils ne flamandisaient pas le nom de leur enseigne. Une autre étape majeure du processus fut le « Walen buiten » (Wallons dehors) des années ’60 qui mit fin à la présence multiséculaire à Louvain de la branche francophone de l’Université Catholique. Un des animateurs du mouvement était Wilfried Maertens. Après cette victoire facilement acquise grâce à l’attitude de Wallons favorables à la régionalisation, les mouvements flamands, qui trouvèrent désormais des appuis dans tous les partis politiques, eurent aussitôt comme nouvel objectif de mettre la main sur Bruxelles. Les mouvements activistes crurent qu’au terme de quelques démonstrations de force et de « Mars op Brussel » (marches sur Bruxelles) avec tambours, chants et drapeaux, la capitale allait tomber comme Louvain. Les choses ne se déroulèrent cependant pas comme prévu puisque cette offensive provoqua en réaction la naissance du Rassemblement bruxellois (d’où allait sortir le FDF) qui fit front et mit un frein –mais non fin- au processus.
La suite des événements qui émaillèrent la vie de la Belgique durant les dernières décennies du XXe siècle et le début du XXIe est connue. Ce ne sont que revendications et actions flamingantes, nationalistes et essentiellement antifrancophones, émanant d’une classe politique fondamentalement démagogique et populiste, jalouse de l’aura de la langue française et animée par la crainte de son expansion naturelle (« de olievlek », la tache d’huile) : refus des bourgmestres flamands de procéder au recensement linguistique, rattachement des Fourons au Limbourg, fixation de la frontière linguistique et création des communes dites à facilités, révisions incessantes de la constitution rendant la Belgique de plus en plus ingouvernable, limitation au droit d’acquisition de biens immobiliers, scission de BHV…
C’est sans doute le dernier acte de cette opération d’épuration culturelle que la Francophonie de Belgique est en train de vivre au cœur de l’Europe, ébahie et restant malheureusement sans réaction devant cette bataille non sanglante, certes, mais qui a des relents que l’on n’a pas besoin de qualifier plus précisément pour en comprendre la nature fondamentalement liberticide. Génocide ? Le mot est trop fort. Mise à mort organisée d’une culture sur un territoire donné : certes oui. L’Histoire trouvera un nom pour désigner ce comportement morbide qui ne sera pas un titre de gloire pour la Flandre.
Denis COEKELBERGHS |
|
|
|
Date de parution : 28/04/2010 |
|
|